Édito de Franck Arguillère

Woodstock sous les ors de la République ? Voilà qu'en ce 27 janvier, les magnifiques salons du Quai d'Orsay sont envahis par une foule pacifique, majoritairement très jeune, qui finit par s'asseoir par terre, à même les planchers soigneusement cirés. Mais on est loin du festival de 1969 car tout le monde est sage et propre sur soi. Et il ne s'agit pas d'écouter du pop ou du rock mais des dialogues de moins jeunes sur les grands axes de réflexions pour les années à venir dans tous les champs de la société. C'est la première édition de la Nuit des Idées. Ou "comment imaginer le monde de demain".

Dans un des domaines qui nous intéresse ici, la santé, le ton est donné dès la première minute par l'un des intervenants. "La santé est la propriété des patients", affirme Jean-François Delfraissy*. Malheureusement il ne développera pas l'idée. C'est pourtant un enjeu central. Le patient, en bon consomm'acteur ayant accès à l'information sur les troubles, les maladies et les solutions thérapeutiques possibles, n'entend plus subir son traitement. Il demande aujourd'hui au professionnel de santé des explications claires et il entend négocier avec lui la manière de se soigner qui lui conviendra le mieux. Dans bien des cas, il n'hésite pas à demander un deuxième, voire un troisième avis, pour finalement prendre lui-même la décision finale.
Il ne faut pas oublier non plus que le numérique, ici comme ailleurs, va tout chambouler : établissement du diagnostic, accompagnement personnalisé des patients, collecte et traitement des données à grande échelle.
Les médecins ont une révolution culturelle à mener. Ils ont été formés à être des sachants, directifs et tout puissants. On attendra d'eux à l'avenir qu'ils soient des experts conseils.

Un autre enjeu est la prise de conscience de plus en plus claire de la nécessité de passer d'une médecine curative à une médecine préventive. Pour la bonne raison qu'il est plus facile de prévenir que de guérir les maladies dites "de société".
L'industrie pharmaceutique y voit une aubaine car elle va encore pouvoir ouvrir son marché et ainsi tenter d'achever le rêve du docteur Knock en médicalisant les personnes bien portantes. Mais la prévention concerne également celles et ceux qui veulent se passer de médicaments en se focalisant sur leur mode de vie. Dans ce domaine, les médecines "de terrain", parmi lesquelles les pratiques alternatives et complémentaires, se développent de manière spectaculaire auprès de la population et vont continuer à le faire. C'est un phénomène à côté duquel la médecine conventionnelle risque de passer, par excès de rigidité et de corporatisme.

Revenons à la Nuit des Idées. Le troisième enjeu découle des récentes découvertes scientifiques et il est évoqué par Vinh-Kim Nguyen**. La médecine avait émis l'hypothèse que tous les corps étaient pareils. Or on a découvert, notamment avec l'épigénétique et l'exploration du microbiote intestinal, que tous les individus ne sont pas biologiquement équivalents et que l'environnement les transforme. Qui plus est, nous sommes capables de transmettre aux générations suivantes les nouveaux caractères issus de ces transformations.

Vinh-Kim Nguyen évoque également l'enjeu de la santé mondiale. C'est, selon lui, le lieu d'un paradoxe : "on gagne de l'efficacité avec des innovations scientifiques remarquables, comme les antirétroviraux contre le sida ou les traitements personnalisés en cancérologie, mais on ne règle pas la question de l'inégalité d'accès à ces traitements. On produit donc de l'iniquité." Il y aurait une triple difficulté dans ce domaine : "arriver à comprendre les risques sanitaires au niveau transnational, gérer la prolifération des acteurs, savoir impliquer les communautés".
Il me semble en effet fondamental sur ce dernier point, qu'il y ait une réflexion plus poussée sur l'action humanitaire médicale des ONG. Cette dernière devra s'infléchir vers une meilleure écoute des besoins autochtones, l'inventaire des ressources traditionnelles et la formation de personnels locaux.

Je regrette qu'un enjeu important n'ait pas été abordé cette nuit-là. On ne peut éluder le fait qu'on assiste à un discrédit du discours médical et à une crise de confiance des patients vis-à-vis de leurs médicaments. De nombreux experts considèrent que cette situation est due au fait que les labos ont, depuis une trentaine d'années, perdu leur boussole pour adopter celle du marketing et du profit à court terme. Face à cela, à l'image de la recherche de sens à laquelle on assiste dans les autres secteurs de l'économie, on attend de manière urgente la mise en place d'un dispositif éthique dans l'industrie pharmaceutique pour que le secteur revienne à ses fondamentaux.

 

*médecin, directeur de l'ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) et de l' I3M (Institut d'Immunologie, Inflammation, Infectiologie et Microbiologie)
**anthropologue et médecin, professeur à l'Université de Montréal et au Collège d'Études Mondiales de Paris

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