Édito de Franck Arguillère

Les agriculteurs manifestent. À entendre les récriminations de certains, la protection de l'environnement serait leur pire ennemie. On peut bien sûr comprendre l'exaspération que provoque tout excès de réglementation, surtout quand on change de règles du jeu tous les quatre matins. Mais à chaque fois qu'on oppose économie et écologie, j'ai tendance à considérer qu'il y a un loup. Forcément.
D'abord parce que le mot a la même racine : éco, de "oikos", en grec la maison. Dans un cas, il s'agit de la science de la maison, dans l'autre de son administration. Les deux font la paire. Si on les oppose c'est sans doute qu'il y a erreur dans le raisonnement.

C'est que certains économistes sont passés maître dans l'art de l'escamotage. Prenons l'exemple du paysan qui cultive sa terre. Il doit faire face à un certain nombre de coûts : la paie de ses ouvriers, l'amortissement des crédits des machines, l'achat des produits phytosanitaires, les impôts, taxes divers etc. Problème : ses produits s'infiltrent dans les sols et polluent les nappes phréatiques. Il faut donc traiter les eaux et la station d'épuration représente un coût important. Or ce coût a été longtemps "oublié" dans l'économie globale de l'agriculture conventionnelle. Il a été escamoté. Ou, comme on le dit plus élégamment, il a été "externalisé".
Si, en économiste rigoureux, on réintègre les externalités, on se rend compte que l'équation n'est plus du tout la même et que c'est l'agro-écologie qui est la plus rentable.

Un autre exemple parlant est celui de l'énergie. On a exigé il y a quelques années que le secteur de l'éolien prenne en compte le coût du démantèlement des installations dans le calcul final du coût de l'énergie. Logique. On a alors demandé au secteur nucléaire de faire de même. Et curieusement on s'est aperçu que le coût du démantèlement des centrales avait été, lui aussi, escamoté. Ou disons, "externalisé". Et, qui plus est, qu'il existait un certain flou quant à la capacité de chiffrage de ce coût. Sans parler de celui du stockage des déchets.
Si, en économiste rigoureux, on réintègre les externalités, on réalise que l'équation n'est plus du tout la même et que c'est l'éolien qui est l'énergie la moins chère.

D'une manière générale la tendance à l'escamotage est une habitude chez les tenants d'une vision à court terme. Et hop ! On "externalise" le recyclage des produits et des équipements, la réparation des dégâts environnementaux dont ceux sur la biodiversité, les coûts de santé inhérents aux effets des pollutions sur l'organisme humain etc.
Si, en économiste rigoureux, on prend en compte le long terme, on réalise que l'équation n'est plus du tout la même et que l'administration de la maison (économie) et la science de la maison (écologie) sont en parfaite convergence.

On peut comprendre les difficultés actuelles des agriculteurs mais opposer la rentabilité de l'agriculture à l'environnement est un non sens. Toute la question est de savoir qui va payer la casse. L'Union européenne, l'État ou les collectivités territoriales, donc le contribuable ? Le pollueur, selon le principe logique du pollueur payeur ? Mais qui est le pollueur ? L'agriculteur ou le producteur de phytosanitaire ? Tous ces débats sont fondés et peuvent être débattus sur la place publique dès lors qu'en économiste rigoureux, on n'escamote pas une partie du problème.

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