Édito de Franck Arguillère

Le lendemain d'une détox ayurvédique, les voilà qui attaquent un panini et un gâteau débordant de crème pâtissière… Mmmmh ! Il était proposé dans ce stage de yoga un grand nettoyage du système digestif suivi d'une journée de monodiète au riz blanc. Alors que cette pratique préconise le lendemain une reprise alimentaire en douceur, à base de légumes cuits, deux jeunes femmes se sont jetées sur la street food. Il est toujours surprenant (et, j'avoue, parfois divertissant) de voir des personnes qui pratiquent le yoga, la détox ou le jeûne se moquer des principes les plus élémentaires de l'hygiène alimentaire et foncer tête baissée sur la malbouffe. De la même manière, certains vont faire pendant quelques mois une chasse impitoyable aux laitages et au gluten avant de se goinfrer de tartines de pain au fromage.

Il y a aussi quelque chose de rassurant dans ce type d'attitude. Nos faiblesses humanisent des disciplines parfois austères. On sait bien ce qu'il faudrait faire mais on se trouve des excuses : "on ne peut pas tout faire à la fois, il faut y aller progressivement". Qui plus est, il est valorisant de transgresser ce qui est perçu comme un interdit. On pourrait même avoir l'impression de faire acte de résistance. Mais tout cela se passe parce qu'en réalité on vit la consigne comme une contrainte qui vient de l'extérieur de soi.

Selon certains sociologues*, nous serions victimes du syndrome du bien-être. Nous vivrions dans une société hygiéniste où la minceur et la beauté seraient obligatoires, avec interdiction de tomber malade. Haro sur le tabac, l’alcool, le sucre et le gras ! Vive le sport, les fruits et légumes, les vitamines et les antioxydants ! Le monde de l'entreprise aurait compris le filon. Grâce au bien-être, il boosterait la productivité avec des salariés de plus en plus précaires et en sous-effectifs mais capables de méditer et de faire leur séance quotidienne de tapis de course. On nous décrit un monde à la Orwell ou à la Huxley.
Il est vrai que, si le bien-être devient une injonction de ce type, la tentation est grande de s'en affranchir et de tricher avec les nouveaux interdits. Mais encore faut-il être sûr de savoir avec qui l'on triche.

En réalité il y a erreur sur le sens profond de la démarche. La proposition de bien-être ne se conçoit que dans le cadre d'un développement personnel. Si j'arrête de fumer, de manger des laitages ou du gluten, si je fais un footing quotidien ou du Qi Gong et que je mange cinq fruits et légumes par jour, ce n'est pas parce qu'il faut le faire ou parce que c'est la mode. Cela n'a de sens que si je prends conscience dans mon corps du plaisir de la nouvelle sensation. Si je reste sur mes anciennes habitudes, je ne fais du mal qu'à moi-même. Quand je fais une détox et que, le jour d'après, je reprends du sucre et des graisses trans, je suis la seule victime de mes actes. On n'agit avec pertinence dans ce domaine que par nécessité intérieure et en toute liberté. On peut tricher avec une consigne subie, on ne peut pas tricher avec soi-même.

 

*Le Temps : Sois bien, et tais-toi

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